21 mai, 2010

Dieu, le bonheur… extrait des confessions de Saint Augustin

Classé dans : Méditations — senalaetitia @ 9:39

Comment se fait-il donc que je cherche le bonheur ?… Est-ce mû par le souvenir, comme si je l’avais oublié, tout en sachant encore que je l’ai oublié ? Est-ce le désir de connaître un état inconnu, dont je n’aurais jamais eu le sentiment ou que j’aurais oublié tout à fait au point de n’avoir pas conscience de mon oubli ? Le bonheur, n’est-ce pas ce à quoi tous aspirent et que personne ne dédaigne ? Où donc l’ont-ils connu pour le vouloir ainsi ? Où l’ont-ils vu pour l’aimer ? Certainement il est en nous : comment ? Je ne sais. Il y a une façon d’être heureux qui consiste dans la possession effective du bonheur. Certains ne sont heureux qu’en espérance. C’est une façon de l’être inférieure à celle des hommes qui le sont effectivement, mais qui vaut mieux que la condition de ceux qui ne sont heureux ni en fait, ni en espérance. Cependant ceux-là, s’ils étaient tout à fait étrangers au bonheur, ne le voudraient pas ainsi, et il le veulent, c’est bien certain. Je ne sais comment ils le connaissent, ni quelle connaissance ils en ont. Ce qui me tourmente, c’est de savoir si cette connaissance est dans la mémoire… Car nous ne l’aimerions pas, si nous ne le connaissions pas. Que nous en entendions prononcer le nom et tous nous convenons que c’est la chose même que nous désirons ; ce n’est pas seulement le son du mot qui nous plaît…

Ce souvenir est-il comparable au souvenir qu’on garde de Carthage lorsqu’on l’a vue ? Non : le bonheur ne se perçoit pas avec les yeux, car ce n’est pas un corps.

Est-il comparable au souvenir des nombres ? Non, car celui qui connaît les nombres ne cherche plus à les acquérir, alors qu’au contraire c’est l’idée que nous avons du bonheur qui nous incline à l’aimer et à vouloir encore y atteindre pour être heureux…

Ce souvenir est-il comparable au souvenir de la joie ? Peut-être, car, même dans la tristesse, j’évoque ma joie, comme dans le malheur je me souviens du bonheur. Or cette joie, je ne l’ai jamais vue, ni entendue, ni flairée, ni goûtée, ni touchée, mais je l’ai éprouvée dans mon âme…

Voyez comme j’ai exploré le champ de ma mémoire à votre recherche, ô mon Dieu, et je ne vous ai pas trouvé en dehors d’elle…

Mais où demeurez-vous dans ma mémoire, Seigneur ? Où y demeurez-vous ? Quel logis vous y êtes-vous édifié ? Quel sanctuaire vous y êtes-vous bâti ? Vous avez fait à ma mémoire l’honneur de résider en elle ; mais dans quelle partie y résidez-vous ? C’est ce qui me préoccupe. Quand je vous ai cherché par le souvenir, j’ai dépassé cette partie de ma mémoire que possèdent aussi les animaux : je ne vous trouvais point parmi les images des objets matériels. J’en suis venu à cette partie à laquelle j’ai confié les états affectifs de mon âme, et je ne vous y ai pas trouvé non plus. J’ai franchi le seuil de la demeure que mon esprit lui-même a dans ma mémoire (car l’es-prit se souviens aussi de soi), mais vous n’étiez pas davantage là. C’est que vous n’êtes ni l’image d’un objet matériel, ni une affection d’être vivant, comme la joie, la tristesse, le désir, la crainte, le souvenir, l’oubli et tout ce qui est de même sorte, vous n’êtes pas non plus l’esprit lui-même, puisque vous êtes le Seigneur et le Dieu de l’esprit…

Mais où donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître ? Vous n’étiez pas encore dans ma mémoire, avant que je vous connaisse. Où donc vous ai-je trouvé, pour vous connaître, sinon en vous, au-dessus de moi ? Là où il n’y a absolument pas d’espace…

Tard je vous ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est que vous étiez au-dedans de moi, et, moi, j’étais en dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais…

Saint-Augustin, Les confessions, livre dixième, extraits des chapitres XX à XXVII, traduction Joseph Trabucco, Garnier-Flammarion, 1964.

Laisser un commentaire

ESPACE MOUFLIH |
ochou |
judaica/shabbat/Produits juif |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Groupe Ados de l'ADS d'Orbe
| a la reconquete
| Domine ut videam